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Mis en ligne le 29 décembre 2004

Le correspondant du quotidien Le Monde en Côte d’Ivoire démissionne

octobre 2002 - journal "Fraternité Matin"
Lettre de démission de Théophile Kouamouo

Le correspondant de Le Monde en Afrique de l’Ouest, avec résidence à Abidjan, a rendu le tablier le 5 octobre 2002. Dans sa lettre de démission ci-dessous, Théophile Kouamouo dénonce la couverture qui est faite de la grave crise que traverse la Côte d’Ivoire, par ce quotidien français.

Aussi, part-il du journal Le Monde pour échapper aux « forfaitures dans le cadre d’un conflit qui se complexifie et qu’on tente visiblement de brouiller avec les armes journalistiques les moins conventionnelles ».

A la direction du quotidien Le Monde

Objet : Lettre de démission.

Messieurs,

Je reste perplexe sur la forme que devrait prendre cette lettre et la dénomination de son objet, étant donné que je ne suis pas lié à votre entreprise par contrat, mais que je suis un correspondant certes attitré, mais an statut de pigiste. En tout cas, par la présente, je vous informe de manière irrévocable que je ne voudrais plus écrire pour Le Monde. Je démissionne donc, si l’expression s’y prête.

La première raison de cette décision est l’article paru en ce jour dans Le Monde, intitulé « Laborieuses tractations pour une trêve en Côte d’Ivoire », signé de Jean-Pierre Tuquoi et de moi. Je ne me reconnais dans aucune phrase de cet article.

J’ai en effet envoyé un papier, synthèse faite avec les informations que j’avais glanées et celles que m’avait envoyées Jean-Pierre, tôt le matin, au journal, en le dictant aux sténos. Il n’a rien à voir avec ce qui a été publié. C’est un pur scandale journalistique, et c’est une honte pour un si grand journal. Je comprends bien que l’article que j’ai envoyé ait pu être incomplet, ou tout simplement mauvais - je n’ai que quatre petites années d’expérience professionnelle - mais il aurait pu être passé à la trappe, et remplacé par un article meilleur que son auteur aurait dû avoir le courage de signer.

D’autant plus que cet article prenait des tournures éditorialisantes dont je n’approuve pas, personnellement, les arguments. Je le vis comme un viol intellectuel, en toute humilité, bien sûr.

J’en suis d’autant plus choqué qu’il y a quelques jours, j’avais demandé à Stephen Smith, qui avait rajouté un bout de phrase à un de mes articles - affirmant que le général Guéi a été assassiné à son domicile, ce qui est une des nombreuses thèses qui circulent sur ce décès - de ne plus ajouter de choses aussi importantes à mes papiers sans m’en avertir, eu égard au contexte particulièrement délicat dans lequel nous travaillons. La presse et les autorités ivoiriennes nous accusent en effet de prendre partie pour les « mutins », et de dépeindre les loyalistes négativement. J’avais également fait un papier sur le rôle ambigu de l’armée française dans ce conflit, censuré sans que l’on ne m’oppose la moindre raison.

Par ailleurs, l’allure que prend la couverture de cet événement par le vénérable quotidien du soir me permet de moins en moins de le défendre mordicus face aux accusions ivoiriennes. Je ne comprends pas qu’il soit impossible de passer la moindre ligne sur le « sursaut patriotique » qu’on peut observer dans la moitié sud du pays, cosmopolite et abritant plus de 75% de la population. Marches quotidiennes et de grande ampleur dans toutes les villes, drapeaux partout, ralliement de tendances politiques opposés, dons de plusieurs dizaines de millions d’euros pour soutenir ’l’effort de guerre ». Rien de tout cela ne mérite visiblement d’être raconté. Et qu’on me permette de douter aux inévitables dénégations sur " l’opportunité" de tels articles dans un contexte d’actualité surchargée. J’ai pris le parti de ne pas y croire. Bref, je considérais comme un grand honneur d’écrire dans un des titres-phares de la planète, et je n’y renonce que les larmes aux yeux.

Mais je préfère garder une idée haute de le Monde, en échappant à d’éventuelles autres forfaitures dans le cadre d’un conflit qui se complexifie qu’on tente visiblement de brouiller avec les armes journalistiques les moins conventionnelles.

Pour terminer, je m’épanche quelque peu. Je suis un Africain, d’origine camerounaise.

Le Cameroun est un pays qui a connu une atroce guerre de libération avortée, sévèrement matée par la France, puis le régime qu’elle a porté à bout de bras. Durant toute cette période, le correspondant de le Monde dans mon pays a accompagné et servi intellectuellement le crime, les procès tronqués d’opposants, les massacres de grande ampleur dans l’Ouest,la région dont je suis originaire. On dit que l’histoire a de la mémoire.

Je ne veux pas assister, quarante ans plus tard et dans un autre pays africain, un nouveau désastre programmé, dont le scénario diabolique est connu de tous ceux qui réfléchissent il y a belle lurette, et qui se pare, comme d’habitude, des oripeaux de la défense des droits de l’homme et tutti quanti.

Je ne veux pas faire de reportages larmoyants et emplis de bonne conscience sur le futur front révolutionnaire unifié (RUF) tendance ivoirienne - souvenons-nous des « freedom fighter » de ce mouvement rebelle sierra-léonais, déjà appuyé à l’époque par le Burkina Faso et le Liberia.

Je n’ai que 25 ans, une carrière à protéger mais j’ai également une naïveté et des convictions qui font que je ne peux plus longtemps continuer.

J’arrête.

Avec tous mes sentiments distingués.

Théophile Kouamouo

Email :kouamouo@yahoo.com

sources : Fraternité Matin - Publié également sur Africultures

Publié le mercredi 29 décembre 2004
Mise à jour le mercredi 29 décembre 2004

Popularité: 38 /100


Vos commentaires:

> Le correspondant du quotidien Le Monde en Côte d’Ivoire démissionne

Je viens de trouver votre lettre de démission au Monde et je me permets de saluer votre sincérité et votre courage.Je suis particulièrement touché et concerné par tout ce qui a trait à la colonisation et en tant qu’artiste,j’ai décidé de commencer un travail sur la colonisation et surtout sur tous les mensonges et le révisionnisme historique qui s’oppère encore et toujours en France et ailleurs.C’est pouquoi je cherche tous documents sur ce sujet et que je vais sur le net ,entre autre. Et là j’ai découvert votre lettre.Je suis frappé mais pas étonné de constater que la presse nationale qui fait autorité comme Libération ou le Monde se fait prendre en flagrant délit de mensonge ou d’atittude douteuse comme ce fut le cas en 1994 au moment du génocide au Rwanda.Ignacio Ramonet signe un article dans le Monde Diplomatique de ce mois ,ou il traite de la presse et des inquiétudes que l’on peut avoir à son sujet :intentions des grands capitaines d’industries qui prennent de plus en plus le pouvoir et" dirigent", les lignes éditoriales ,contribuent voire organisent des bidonnages ou tout simplement de la désinformation.Nous sommes loin de la profession de foi d’un Hubert Beuve-Méry :"Les faits sont sacrés,l’opinion est libre."Je cite Ramonet :"Mais l’attitude qui se répand dans les médias semble inverser cette formule.De plus en plus de journalistes concidèrent que ce sont leurs opinions -rarement étayées-qui sont sacrées ,tandis qu’ils n’hésitent pas à déformer les faits pour les contraindre à justifier leurs opinions." La situation requiert une vigilance de la part de chacun ou du moins de ceux qui n’ont pas envie de se "faire bourrer le mou".Si je m’intéresse à l’histoire de la colonisation,c’est que l’injustice est au coeur du problème,entre autre,tout comme celui du racisme qui en a été l’objet,l’instrument,la justification.A l’heure actuelle rien n’a changé au fond,la France n’a pas fait son "coming out"de colonisateur,n’a pas demandé pardon pour ce qu’elle a fait par le passé(parce qu’elle continue avec la mème mentalité),c’est pourquoi de mon endroit,de ma posture d’artiste(modeste il faut bien le constater),j’ai décidé de parler de ça en espérant toucher des gens victimes du mensonge d’état(il suffit de regarder les manuels d’histoire à l’école pour s’en convaincre...).Voila,je vous souhaite pleins de bonnes choses ,de courage encore,et que je suis de tout coeur avec vous.Amicalement,Robert Mahieu.

Robert Mahieu robrizzla@hotmail.com 2004-12-30 16:59:54
le correspondant du Monde démissionne
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